Rencontre avec des femmes nomades, Mongolie

Véronique Cloître

Je suis partie cet été à la rencontre de femmes mongoles. Leurs regards puissants et sauvages me happaient et je voulais comprendre où elles allaient puiser tant de force.

Elles ont, pour la plupart, fait des études et ont décidé cependant de rejoindre leur famille nomade. C’est un choix. Bien que subordonnées aux hommes, elles occupent une place prépondérante en tant que gardiennes du feu symbolisant l’équilibre et la chaleur du foyer. Le lait est l’aliment universel et sacré. Issu de la traite des vaches, des chèvres, des brebis, des chamelles et des juments dont les femmes ont la charge, il est transformé en une peau crémeuse, un onctueux yaourt, du beurre consommé rance, du caillé, du fromage frais et divers fromages séchés qui présentent l’avantage de se conserver tout l’hiver. Deux alcools à base de laitages, l’aïrag (lait de jument fermenté) et l’arkhi (yaourt distillé) sont au cœur de la vie sociale et des pratiques rituelles mongoles. Au moment où les femmes se retrouvent sous la gers (yourte), elles préparent des buuz, des raviolis de moutons cuits à la vapeur. À la chaleur du poêle, elles échangent et rient beaucoup.

Chaque visiteur pourra entrer dans la yourte, se reposer, boire du thé au lait de jument ou de yack, et goûter aux buuz. Leur sens de l’hospitalité est naturel. Nous avons rencontré une famille qui a insisté pour nous laisser sa yourte pendant la nuit, et est allée dormir dans celle des voisins à quelques kilomètres. J’étais tellement confondue en remerciements que notre hôte, agacé, m’a répondu : ça va ! En fait, ils pensent que la terre où ils s’installent pour une saison ne leur appartient pas, elle est à tous. Rien n’est figé. Leur bétail qui représente leur richesse peut disparaître au premier coup de dzud, une vague de froid extrême qui entraîne la mort de milliers d’animaux et menace le nomadisme, comme ce fut le cas l’hiver dernier.

La vie dans les steppes est rythmée selon les éléments, la Terre, le Soleil et la Lune. Les femmes en sont les gardiennes et l’honorent chaque jour par des rituels de bénédiction. Je n’ai jamais ressenti l’énergie de la Terre aussi forte qu’à cet endroit, comme si elle était dotée d’une puissance capable de nous engloutir. J’ai réalisé que la force de ces femmes et de ce peuple provient de cette connexion à la Terre mère. Les êtres y sont enracinés et chacun de leur pas est une prière. Lors de ma rencontre avec la chamane Tuul, les esprits m’ont demandé d’aller porter un bol de lait aux esprits des montagnes. J’ai accompli ce rituel avec foi, consciente que l’intention portée à respecter ce peuple m’autorisait ce geste.

Dans la tradition de ces nomades, chaque être humain est doté de trois âmes : l’âme de vie, principe éternel, l’âme de l’os, transmise par le père, et l’âme du sang, transmise par la mère. Le corps est à la fois considéré comme support de l’âme, représentant la personne, et comme réceptacle de la force vitale. En revanche, l’âme est individuelle et se réincarne. La force vitale est à l’âme ce que la nourriture est au corps, sans elle il n’y a pas de vie et l’âme ne peut pas s’incarner dans le corps.

La journée de la femme revêt une importance particulière en Mongolie. Le 8 mars, jour férié, chaque homme, père, mari, gâte sa femme, sa fille ou sa maman.

Davatseren a 75 ans. Elle souhaitait transmettre à la femme occidentale un rituel : « Honorez la grande ours, car c’est l’étoile protectrice du foyer, c’est pour cette raison qu’elle a la forme d’une casserole. Nous les femmes devons la prier. »

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Bayantsetsey est maman de deux petits-enfants, elle est institutrice et nomade : « Que chaque femme prenne soin d’elle, car une femme c’est un trésor. »

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Bulgga est une jeune femme fragile. Elle a eu peur de s’exprimer devant les hommes et m’a chuchoté : je te rejoins ce soir sous ta gers. Elle est venue. Nous avons passé une belle soirée. Elle a pu se confier, se libérer et a écrit : « Il faut donner confiance aux femmes, car c’est ainsi que le monde changera. Je souhaite que nous soyons toutes debout ensemble et que nous fassions des efforts pour notre futur. »

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Nomin a 20 ans, elle est étudiante en environnement à Taiwan. Sa maman est ambassadrice, sa tante ministre et elle est l’arrière-petite-fille du dernier prince de Mongolie. Elle est consciente que le devenir de son pays dépend de la sauvegarde du nomadisme et du chamanisme : « Je veux dire aux femmes de bien protéger la Terre, car c’est le futur. Soyez les gardiennes de la Terre et de la tradition, et transmettez à vos enfants. »

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