Mae Thao Zuzong, Laos

Véronique Cloître

Je reviens tout juste d’un séjour au Laos, au cœur d’une région peuplée de minorités ethniques. J’y ai rencontré Mae Thao, un véritable coup de cœur!

C’est en visitant l’entreprise sociale Ock Pop Tok qui soutient et développe l’autonomisation des femmes à travers leurs compétences traditionnelles – le tissage du coton et de la soie, la teinture avec des essences et des pigments naturels -, que je fais la connaissance de Mae Thao. Cette femme âgée d’une soixantaine d’années enseigne à une jeune touriste européenne les rudiments du batik. Les murs de son atelier, une petite cabane en bambou, sont décorés de ses créations. Bien au-delà de la beauté des textiles, les motifs représentant des symboles sacrés inspirent le respect et la communion. Je devine que cette femme est l’héritière d’un savoir unique. Nos yeux se croisent et je sens alors que Mae Thao veut me parler. C’est une vibration toute particulière, celle de la sororité, qui m’enveloppe et me chuchote : voici une nouvelle sœur, une mère du monde! Un traducteur va établir le dialogue, mais celui du cœur est déjà présent.

« Je suis Hmong. Ma mère travaillait le batik comme beaucoup de femmes appartenant à mon ethnie, mais elle ne voulait pas me l’apprendre, prétextant que je n’étais pas assez douée. J’ai été initié à l’art du batik par ma grand-mère et ma sœur, après m’être mariée à l’âge de 12 ans. Je le pratique depuis plus de trente ans maintenant. C’est une tradition que je perpétue. Ma fille et mes petits enfants n’ont pas le temps de l’apprendre, car ils doivent chercher du travail tous les jours pour manger. Je vis avec eux. Mon mari m’a quittée pour une autre femme. Lorsque ce drame est arrivé, j’ai passé la nuit à créer une jupe en batik. J’étais désespérée. Le lendemain matin, je portais cette jupe. Les habitants de mon village l’ont appelé Kapong-nee-phua, ce qui signifie le mari est parti. »

« Alors que je vendais mes batiks au marché de nuit, les fondatrices d’Ock Pop Tok ont vu mes créations et m’ont demandé de travailler pour le centre. Cela fait neuf ans aujourd’hui. J’ai pu sortir de la misère et ainsi aider ma famille. Je suis fière de pratiquer un art qui appartient au patrimoine culturel de notre ethnie. Le batik demande beaucoup de dextérité et de patience. Je cultive moi-même l’indigo pour teindre mes tissus. Je dessine des motifs, j’applique une cire chaude sur les parties à protéger puis je trempe le tissu dans plusieurs bains successifs avant d’ôter la cire et découvrir le résultat final. Chaque motif possède sa propre signification et son symbolisme liés aux différents règnes animal, végétal, minéral et humain. Nous célébrons la nature et l’esprit de la forêt. Par exemple, lorsqu’un enfant touche le sol pour la première fois, nous posons ses pieds sur le batik. C’est une protection. Mon souhait est de pouvoir transmettre cet art et d’ouvrir des écoles. Sinon il mourra avec moi. »

Mae Thao est la seule détentrice de ce savoir lié à l’identité culturelle Hmong, dans cette région du Laos. La jupe Run away husband est devenue une légende, car ce sont ses motifs qui ont attiré l’œil de Joanna Smith, une photographe britannique, et de Veomanee Douangdala, une Laotienne issue d’une longue lignée de maîtres tisserands, les deux fondatrices d’Ock Pop Tok, alors qu’elles se promenaient sur le marché où Mae Thao vendait ses batiks.

Pour info : ockpoptok.com
Vidéo de Mae Thao réalisée dans le cadre du Travis Stitching Our Stories avec le partenariat du Centre d’arts traditionnels et d’ethnologie de Luang Prabang et PhotoForward
https://www.youtube.com/watch?v=HvKlmaySs0A

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